Juillet 2026,
L’huile perle sur ma peau. Un voile de chaleur enveloppe lentement mes membres. Je fourre mes mains dans le large sac en toile de coton. Tate les objets. Effleure la couverture cartonnée et le saisis. Je l’extirpe et le secoue. Des grains de sable s’en échappent et se collent sur ma peau. Je l’ouvre. Plonge mes yeux dans les mots. Dévore les phrases. Avale les chapitres. Mes yeux se lèvent parfois vers l’étendue scintillante. Cherche les morceaux de chair émerger puis disparaître à nouveau sous la surface mouvante. Agite le bras dans leur direction.
Je referme la couverture sur cette obsession. Comment ai-je pu grandir ignorante de ces voix qui parlaient pour moi ?
Août 2026,
J’écris quelques mots. Appuie sur envoyer. Fixe l’écran lumineux. Souris aux mots reçus en retour.
Ce livre qui m’a accompagnée pendant quelques jours et qui reste encore aujourd’hui dans mes pensées, c’est celui de Titiou Lecoq, Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes ? Pour la première fois en refermant ce livre, j’ai senti que quelque chose se produisait en moi et ne demandait plus qu’à se mettre en mouvement. Avant même de lui évoquer mes pensées les plus profondes, je savais que ma soeur me rejoindrais dans ce projet. Qu’elle saisirait la portée, la nécessité de ce fonds pour nos générations futures.
Cette nécessité, je la vérifie encore aujourd’hui à chaque recherche. Je constate trop souvent dans mes lectures que les femmes restent les minorités des minorités elles-mêmes. Il n’y a qu’à taper « ouvrages postcolonial/décolonial » sur google pour découvrir une liste d’ouvrages recommandés parmi lesquels figurent très peu de femmes… Comment cela est-il possible ? Comment cet effacement s’infiltre t-il dans chaque espace de parole ? J’ai formé ma pensée avec des lectures de grandes théoriciennes postcoloniales comme Chandra Talpade Mohanty et Gayatri Chakravorty Spivak. Comment se fait-il alors que lorsqu’on effectue une recherche sur un sujet (y compris sur les femmes) les ouvrages mis en avant soient une fois de plus écrits majoritairement par des hommes ? L’Oublioir, c’est mettre entre les mains prioritairement la vision des femmes elles-mêmes sur leur vécu. Nous nous intéressons tout particulièrement à rendre visible le point de vue situé des autrices. En effet, de la même manière que ce n’est pas la même chose d’être un homme blanc qui parle du vécu des femmes blanches, ce n’est pas la même chose d’être une femme blanche vivant en classe moyenne qui parle sur des femmes vietnamiennes de classes sociales défavorisées. L’idée n’est donc pas de décrédibiliser les pensées et discours des auteures mais de porter une vigilance aux savoirs situés. Parce que s’attarder sur la place de l’auteur dans le monde et sur le discours qu’il émet, produit et qui va ensuite façonner le regard des lecteurs, nous renseigne sur les biais éventuels et les expériences partielles que peuvent rendre compte la description d’une situation, d’une époque, d’un peuple…
Un autre texte a été profondément bouleversant pour nous. Un texte que nous connaissions pourtant depuis longtemps toutes les deux mais qui a repris à sa relecture dans les toutes premières étapes de notre projet une autre dimension : Un lieu à soi, de Virginia Woolf. Nous l’avions autrefois lu comme un essai parmi d’autres. Nous l’avons relu cette fois comme une démonstration implacable : si les femmes ont si longtemps manqué à l’histoire de la pensée et de l’écriture, ce n’est pas qu’elles n’avaient rien à dire. C’est qu’on ne leur avait donné ni le temps, ni l’argent, ni la pièce où fermer la porte pour écrire. Ni, plus largement, le droit d’imaginer qu’un monde puisse vouloir les lire.
L’Oublioir est né de ce constat, et d’un refus : celui de laisser cette absence se reproduire encore.
Seules, nous n’irons pas loin, avec votre aide, nous ne nous arrêterons pas à un fonds de livres. Un lieu à soi, disait Woolf, c’est une pièce fermée, du temps, et la certitude qu’on a le droit de s’y installer pour créer. C’est très exactement ce que nous espérons offrir, un jour : un lieu physique où des autrices, des chercheuses, des artistes pourraient trouver cet espace — à elles, entre elles — pour consulter, penser, écrire, transmettre.
Ce lieu, ce sera peut-être celui d’un simple moment de détente pour se ressourcer, d’un lieu pour repenser ses priorités de vie ou même peut être le lieu de l’écriture d’un prochain ouvrage qui rejoindrait le catalogue…
Avec vous, tout est possible !
Emmeline & Manon