
Rassembler. Faire entendre. Transmettre.
Préambule
L’Oublioir est né d’une question simple : comment avons-nous pu grandir entourées d’une histoire, d’une littérature et d’une pensée où tant de voix de femmes nous étaient inconnues ?
Nous voulons rassembler dans un même lieu des traces de l’histoire des femmes à travers les siècles : leurs manières de vivre, de penser, de créer, de raconter le monde et de le transformer.
Romans, poésie, théâtre, essais, écrits féministes, travaux historiques, témoignages, recherches postcoloniales et décoloniales, textes philosophiques, œuvres artistiques : L’Oublioir rassemble des formes diverses dès lors qu’elles permettent de faire entendre, comprendre ou questionner les expériences et les pensées des femmes.
Cette collection est le premier geste d’un projet plus vaste. Elle a vocation à devenir un lieu de consultation, de recherche, de création et de résidence, où des autrices et des artistes pourront trouver du temps, de l’espace, des ressources et la présence symbolique de celles qui les ont précédées.
Cette charte fixe les principes qui guident nos choix. Elle ne prétend pas dire ce qui doit être lu ou pensé. Elle dit ce que nous cherchons à rendre visible et pourquoi.
Article 1 — Faire place à la pluralité des voix
Nous refusons qu’une poignée d’autrices devenues « incontournables » tienne lieu de représentation pour toutes les autres.
L’Oublioir cherche à réunir des voix venues de différentes époques, régions du monde, langues, milieux sociaux, cultures et traditions intellectuelles.
Nous voulons que puissent se rencontrer des femmes célèbres et inconnues, des autrices reconnues et oubliées, des voix centrales et des voix longtemps maintenues à la marge.
La diversité du fonds n’est pas une case à cocher : elle est une recherche permanente. Nous porterons donc une attention particulière aux absences et aux déséquilibres qui pourraient apparaître dans la collection.
Article 2 — Regarder qui parle
Nous considérons les savoirs et les créations comme situés.
Un texte ne naît jamais hors du monde : l’époque, le genre, le milieu social, l’origine géographique, la culture, la langue, la sexualité, l’histoire personnelle et les rapports de pouvoir peuvent influencer la manière dont une personne regarde, raconte et interprète le monde.
Nous nous demanderons donc, pour chaque œuvre lorsque cela est pertinent :
Qui parle ?
De qui parle-t-elle ou parle-t-il ?
Depuis quelle position ?
Avec quelle expérience du sujet abordé ?
Cette attention au regard situé ne vise pas à disqualifier une pensée en fonction de l’identité de son auteur·ice. Elle vise à rendre visibles les conditions depuis lesquelles elle s’exprime.
Nous privilégierons, lorsque cela est possible, les femmes qui parlent directement de leurs propres expériences et réalités, sans considérer que l’expérience personnelle constitue à elle seule une garantie de vérité.
Article 3 — Ne pas reproduire les silences que nous voulons combattre
Nous voulons constituer un fonds féministe qui ne se pense pas isolément des rapports de classe, de race, de domination coloniale et postcoloniale, des différences culturelles, religieuses et géographiques, ou encore des réalités liées à la sexualité et au genre.
Nous sommes attentives à ce que la volonté de faire entendre les femmes ne conduise pas à ne faire entendre que certaines femmes.
Toutes les réalités des femmes ont vocation à trouver leur place dans le fonds, y compris lorsqu’elles peuvent se contredire, se répondre ou remettre en question nos propres conceptions.
Article 4 — Donner une place à toutes les formes de création et de pensée
Nous ne hiérarchisons pas les formes par lesquelles les femmes pensent, racontent et créent.
Roman, poésie, théâtre, essai, philosophie, histoire, témoignage, autobiographie, correspondance, recherche universitaire ou création artistique peuvent entrer en dialogue au sein du fonds.
Une œuvre de fiction peut nous apprendre sur une époque et une société. Un témoignage peut porter une pensée. Une œuvre poétique peut être une manière de dire l’histoire. Une recherche scientifique peut bouleverser notre manière de regarder le monde.
L’Oublioir veut précisément permettre ces regards croisés.
Article 5 — Privilégier les voix des femmes et rendre visibles les médiations
L’Oublioir privilégiera les œuvres écrites par des femmes, particulièrement lorsqu’elles donnent accès à une expérience, une histoire ou une pensée portée directement par celles qui la vivent.
Cela ne signifie pas que les œuvres écrites par des hommes sont exclues par principe.
Lorsqu’un ouvrage constitue un témoignage, une recherche ou un éclairage nécessaire sur l’histoire et les expériences des femmes, et qu’il apporte une contribution difficilement remplaçable au fonds, il pourra y trouver sa place.
Dans ce cas, la position de son auteur par rapport au sujet sera rendue visible dans le catalogue.
Nous voulons que les lectrices et les lecteurs puissent toujours, autant que possible, savoir qui parle et dans quelles conditions.
Article 6 — La traduction est aussi une voix
Nous considérons la traduction comme un acte de transmission et de création à part entière.
L’Oublioir privilégiera les œuvres de femmes traduites par des femmes lorsque cela est possible.
Ce choix procède de notre attention au regard situé : une traduction est elle aussi une médiation entre une œuvre, une langue et un lectorat.
Lorsqu’une œuvre d’une autrice n’est accessible que dans une traduction réalisée par un homme, elle pourra néanmoins intégrer le fonds. Cette traduction permet de conserver et transmettre une trace de la voix de l’autrice, tout en rendant visible la médiation par laquelle cette voix nous est parvenue.
Nous souhaitons ainsi encourager, lorsque cela sera possible, la circulation de nouvelles traductions et la reconnaissance du travail des traductrices.
Article 7 — Documenter nos choix
Chaque ouvrage intégré au fonds fera l’objet d’une notice permettant de comprendre sa place dans la collection.
Lorsque les informations sont disponibles, nous documenterons notamment :
- l’auteur·ice ;
- la personne ou le groupe dont parle l’œuvre ;
- son contexte de production ;
- sa position située ;
- sa langue originale ;
- sa traduction et sa traductrice ou son traducteur ;
- son contexte historique et géographique ;
- les raisons de sa présence dans le fonds.
Cette documentation n’a pas pour vocation de réduire une œuvre ou une personne à une identité. Elle permet au contraire de donner aux lectrices et aux lecteurs les outils nécessaires pour construire leur propre regard.
Article 8 — La transmission avant l’accumulation
Un fonds qui s’accumule sans être lu, partagé et discuté manque son but.
Nous voulons que les ouvrages réunis à L’Oublioir soient consultés, parcourus, questionnés, transmis et mis en dialogue.
Le catalogue aura vocation à rendre le fonds visible. Le lieu physique permettra progressivement sa consultation par les artistes, les autrices, les chercheuses et chercheurs et, selon les modalités qui seront définies, par toute personne pour laquelle cette consultation participe à nos objectifs de transmission.
Nous ne voulons pas seulement conserver des livres.
Nous voulons créer les conditions pour que les voix qu’ils portent continuent à circuler et à inspirer d’autres femmes.
Article 9 — Une maison pour celles qui créent
L’Oublioir ne s’arrête pas au livre.
À terme, le fonds constituera le cœur d’un lieu de résidence destiné exclusivement aux femmes autrices et artistes.
Nous voulons y accueillir celles qui écrivent, peignent, sculptent, pensent, cherchent et créent.
Un lieu où elles puissent trouver du temps, du calme, des ressources, des références, mais aussi la présence silencieuse de celles qui ont créé avant elles.
Entrer à L’Oublioir, ce sera entrer dans une maison peuplée de voix.
Nous voulons que chacune puisse y trouver quelque chose qui lui dise : tu n’es pas seule ; d’autres ont cherché, créé, douté, résisté et transmis avant toi.
Article 10 — Le respect du vivant
Notre attention aux voix humaines s’inscrit dans un respect plus large du vivant et de la nature dont nous faisons partie.
L’écoféminisme, les relations entre domination des femmes et domination du vivant, ainsi que les pensées qui interrogent notre rapport à la nature ont naturellement leur place dans le fonds.
Ce principe ne concerne pas seulement ce que nous lisons. Il a également vocation à guider, autant que possible, nos pratiques concrètes et la manière dont nous concevrons le futur lieu.
Article 11 — Une œuvre collective et jamais figée
Cette charte n’est pas un point d’arrivée.
Le fonds évoluera avec nos lectures, les dons, les rencontres, les recherches, les échanges et les critiques que nous recevrons.
Nous acceptons que nos premiers choix puissent révéler nos propres angles morts.
Nous nous engageons à les regarder, à les corriger lorsque cela est nécessaire et à faire évoluer le fonds en conséquence.
L’Oublioir ne cherche pas à constituer une collection définitive.
Il cherche à construire un espace vivant, capable de se remettre en question pour continuer à transmettre.
Article 12 — Lutter contre l’oubli
Nous assumons pleinement le mot qui donne son nom au projet.
L’oubli n’est pas toujours accidentel. Certaines œuvres disparaissent des catalogues, certaines autrices cessent d’être rééditées, certaines histoires sont moins enseignées que d’autres, certaines voix ne traversent pas les frontières ou les langues.
Rassembler ces traces est donc un acte de mémoire.
Nous voulons contribuer à empêcher que les générations futures héritent d’une histoire amputée de celles qui l’ont vécue, pensée et écrite.
Notre ambition est de transmettre ce que nous aurons reçu, mais aussi de créer les conditions pour que de nouvelles voix puissent à leur tour être entendues.
Notre horizon
Nous voulons que L’Oublioir puisse être à la fois :
une bibliothèque,
un fonds documentaire,
un lieu de recherche,
une résidence de création,
une maison pour les artistes,
un espace de transmission,
et une mémoire pour les générations futures.
Nous voulons que les femmes qui franchiront ses portes sachent qu’elles ne sont pas seules.
Et nous voulons contribuer, à notre échelle, à ce que jamais plus aucune petite fille ne s’entende dire que ce qu’elle veut faire n’est pas possible.
